Acte II, scène 5 : Un miroir du théâtre ?

On y retrouve là l’une des caractéristiques de la tragédie grecque dont la fin plaçait toujours les protagonistes face à l’inéluctabilité de leur destin ; aussi la tragédie ne peut se terminer de manière heureuse. Et c’est bien ce qui arrive à Trevor dans Mirror of Fate : en confiant son pendentif – morceau du Miroir du Destin – à Simon avant de partir au château de Dracula : il nie ce qui doit lui arriver et sans s’en rendre compte transmet son héritage (ou sa malédiction) à son fils. Il croit avoir le choix de ses actes et être maître de son destin malgré les avertissements répétés de l’âme perdue qu’il réduira au silence. Et c’est finalement bien en ayant accepté son sort que le père de Simon pourra finalement remplir son rôle et aidera le guerrier roux à accomplir son destin.

On comprend alors que l’âme perdue n’est pas simplement un quelconque oracle ni même l’incarnation du Destin mais celle-ci tente également de remplir le rôle du chœur dans les tragédies grecques ; le chœur, qu’il soit joué par un ou plusieurs acteurs, est un personnage expliquant au public le contexte de la pièce, résume ses évènements pour aider les spectateurs à suivre plus facilement l’intrigue, voire fait des commentaires sur ce qui se passe. Comme l’âme perdue dans Mirror of Fate, il porte un masque non pas pour dissimuler son visage mais pour lui donner des traits physiques qu’il ne possède pas à l’origine ; il est à la fois personne et tout le monde, acteur et spectateur.

Autre caractéristique de la tragédie, la structure même de Mirror of Fate s’apparente à celle du théâtre car le jeu est découpé en actes et en unités de temps, d’action et de lieu. Un acte se caractérise par une unité de temps et, en général, par une unité de lieu. Un changement d’acte permet souvent de procéder à une ellipse temporelle ou à un changement de lieu et donc de faire progresser l’intrigue. C’est bien ainsi qu’est construit Mirror of Fate, un nouvel acte introduit certes un nouveau protagoniste mais toujours dans un même lieu (le château de Dracula) pour un même but (ou unité d’action) : vaincre le Seigneur Noir. Seule l’unité de temps est variable car les personnages vivent soit leur histoire en parallèle (Simon et Alucard), soit dans le passé (Gabriel et Trevor).

TheatreD’ailleurs, comment ne pas voir un clin d’œil évident au monde du spectacle quand Alucard et Simon se rencontrent pour la première fois dans le théâtre du château, l’un aidant l’autre des coulisses, preuve irréfutable que le fils de Dracula a littéralement compris les mécaniques du jeu et son rôle dans la pièce ? Avant son intervention, Simon se battait sans relâche contre des marionnettes, encore inconscient de son même statut de pion ou de jouet dans le cours des évènements à ce moment là. Et encore une fois c’est bien Alucard qui va aider le Belmont prodigue à assumer son rôle jusqu’au bout du spectacle. Mais là où cette mise en abyme est encore plus intéressante par rapport à un autre médium puisqu’il s’agit d’un jeu vidéo, c’est qu’elle permet au joueur de mieux appréhender le rôle qu’il a lui-même à jouer dans cette tragédie : tout faire pour aider les personnages à remplir leur rôle.

Le joueur n’est pas simple spectateur mais également et surtout acteur, car même si tout le cadre et les outils sont donnés (c’est-à-dire le jeu vidéo en lui-même), Mirror of Fate ne saurait être parcouru – et par la même la marche du Destin ne saurait être accomplie – sans le concours du joueur. Ainsi, à l’instar de Gabriel qui finissait par comprendre à la fin de Lords of Shadow que sa quête n’aura servi qu’à satisfaire d’autres enjeux que les siens et qu’il n’est au bout du compte qu’une simple marionnette du Destin, le joueur – à travers le jeu des protagonistes de Mirror of Fate – commence lui aussi à prendre conscience de son statut et du rôle qu’il est voué à jouer dans tout ceci, sans pouvoir se défiler…

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Acte II, scène 6 : Un miroir sans reflet ?