Alliée des forces du Mal et du Comte Dracula dans Castlevania où elle apparaîtra sous diverses formes, le personnage de Carmilla trouve ses origines dans la littérature irlandaise de la fin du XIXème siècle. Découvrez dans cet article le livre qui lui donna naissance pour mieux apprécier cette créature pas comme les autres…

Initialement publié entre 1871 et 1872 en série à suivre dans le magazine littéraire The Dark Blue, puis de façon complète dans le recueil de nouvelles de l’auteur In a Glass Darkly plus tard la même année, Carmilla est une « novella » gothique (ou longue nouvelle en français, une sorte de petit roman) écrite par l’Irlandais Joseph Sheridan Le Fanu racontant l’histoire étrange vécue par une certaine Laura qu’elle couche sur papier à destination du docteur Hesselius (même si ce dernier détail n’a aucune influence sur la bonne compréhension des faits et sert davantage à lier la narration à celles des autres nouvelles incluses dans In a Glass Darkly). Précédant de plus d’un quart de siècle la publication de Dracula de Bram Stoker, cette œuvre mal connue du grand public mais pourtant majeure de la littérature gothique influencera énormément la rédaction du roman qui popularisera définitivement le mythe du vampire.

Carmilla book coverL’histoire de Carmilla est narrée à la première personne, offrant ainsi uniquement le point de vue de Laura sur les évènements. Celle-ci débute son conte en parlant de son enfance solitaire et paisible dans le petit château (ou schloss) perdu dans la campagne où elle vit avec son père, un ancien officier anglais retiré en Styrie (NDLR : une région d’Autriche), situé non loin des ruines de la demeure des Karnstein, une ancienne famille noble des environs. Laura évoque notamment l’expérience surnaturelle vécue à l’âge de six ans où elle aurait eu la visite dans sa chambre pendant une nuit d’une très belle jeune femme qui l’aurait mordue à la poitrine, mais comme aucun signe de la visiteuse ou de blessure ne fût constaté les adultes de la maison pensèrent à un cauchemar d’enfant.

Carmilla 01Rêve ou réalité ?

Douze années plus tard, alors que Laura et son père se promènent aux alentours de leur schloss, celui-ci parle à sa fille de la lettre qu’il a reçue de son ami le général Spielsdorf qui devait leur rendre visite en compagnie de sa nièce Bertha Rheinfeldt, laquelle vient de mourir soudainement dans des circonstances mystérieuses (comme si elle avait été sournoisement assassinée par un monstre) que l’oncle détaillera en personne lors de sa venue ultérieure. Laura se voit peinée de la perte d’une compagnie potentielle et se languit d’une présence amicale à ses côtés mais un inattendu accident de voiture à cheval proche du schloss provoque la rencontre d’une jeune femme sensiblement du même âge appelée Carmilla et de sa mère. Cette dernière ayant des affaires urgentes à régler, elle confie sa fille à la famille de Laura qui l’accueille volontiers pendant sa convalescence. Aussi étrange que cela puisse paraître, Laura et Carmilla reconnaissent instantanément en l’autre celle qu’elles ont vue en « rêve » il y a douze ans.

Ce mystère rapproche les deux jeunes femmes qui se lient vite d’une amitié très complice mais Laura ne peut s’empêcher de constater que Carmilla ne dévoile que bien peu de détails sur elle et apparaît comme une personne aux habitudes étranges semblant « vivre » davantage la nuit que le jour. D’autres évènements interpellent la jeune Anglaise : un jour, lorsqu’une procession funéraire passe devant elles et que Laura se met à fredonner une chanson chrétienne, Carmilla se met en colère et réprimande son amie ; plus tard l’étrange jeune femme s’énerve sur une vendeuse de porte-bonheurs qui lui fait remarquer que ses dents sont longues et pointues… Mais le fait le plus troublant survient quand une collection de portraits restaurés arrive au schloss ; en effet, l’un d’entre eux – daté de 1698 – représente une certaine Mircalla, Comtesse de Karnstein qui ressemble trait pour trait à Carmilla (jusqu’au même grain de beauté dans le cou) ! Celle-ci explique alors cette ressemblance troublante par un lointain lien de parenté.

Carmilla 02Des funérailles intriguantes…

L’amitié presque fusionnelle entre les deux jeunes femmes vient se confondre avec une attirance amoureuse lorsque Carmilla en vient à déclarer sa flamme à Laura qui pense que son amie souffre du même mal qui tue les jeunes filles des environs ces derniers temps. Une nuit, Laura fait un cauchemar avec un chat sautant sur son lit et essayant de la mordre, animal qui – à son réveil – prend la forme d’une silhouette féminine et s’enfuit à travers la porte sans l’ouvrir. Puis la santé de Laura décline et ses proches pensent qu’elle a des visions délirantes, comme celle de voir Carmilla habillée en robe imbibée de sang ! Un médecin vient examiner la malade et repère deux petites traces étranges sur le cou de la jeune femme. Il s’entretient alors en privé avec le père de Laura qui exige une présence continue au chevet de sa fille.

Plus tard, alors qu’un pique-nique est prévu aux ruines du château de Karnstein, Laura et son père tombent sur le général Spielsdorf qui leur raconte son histoire effroyable. Celui-ci et sa nièce ont rencontré une mystérieuse femme clamant être une ancienne amie de sa famille qui convainquit le général d’accueillir sa fille appelée Millarca chez lui le temps de régler une affaire importante. Les deux filles se sont très vite liées d’amitié mais Laura est surprise d’entendre que Bertha a souffert exactement des mêmes symptômes qu’elle avant de mourir ! Le général Spielsdorf poursuit alors qu’il suspectait que sa nièce était la victime d’un vampire… Il raconte qu’il décida d’en avoir le cœur net en attendant caché près de la chambre de Bertha pendant une nuit ; il patienta jusqu’à voir une créature ressemblant à un chat rôder et mordre sa filleule au cou. Il sortit alors de sa cachette et attaqua la bête qui prit la forme de Millarca et s’échappa à travers la porte fermée à clé. Bertha mourût le matin après cela.

Carmilla 03Attaque nocturne !

Arrivé aux ruines de Karnstein, le général demande à un bûcheron où se trouve la tombe de la Comtesse et le brave homme explique que la sépulture a été déplacée il y a longtemps par le héros qui détruisit les vampires qui hantaient la région. Puis, alors que le général et Laura sont seuls dans la chapelle en ruines, Carmilla apparaît. Cette dernière et l’ancien  militaire entrent alors dans une rage folle à la vue de l’autre. Le général essaie d’attaquer la jeune femme avec une hache mais celle-ci s’enfuit. L’homme d’expérience explique alors à Laura que Carmilla est la même personne que Millarca, toutes deux étant l’anagramme de Mircalla, Comtesse de Karnstein !

Un ultime personnage arrive inopinément et les mène à la tombe de l’aristocrate : il s’agit du Baron Vordenburg, le descendant du héros ayant débarrassé la région des vampires il y a plusieurs siècles ! Ce dernier est un expert en créatures vampiriques et a découvert que son ancêtre a eu une liaison avec la Comtesse Karnstein avant qu’elle ne meure et ne soit métamorphosée en mort-vivant mais il épargna son ancien amour en faisant croire aux habitants qu’il lui avait réglé son sort. Le lendemain, le Baron exhume le corps de Mircalla avant de lui planter un pieu dans le cœur et de lui couper la tête sur ordre d’une commission impériale. Laura est ainsi sauvée du bourreau qui essayait de profiter de sa vie et de son sang et regagne peu à peu sa santé pour pouvoir raconter son histoire. Elle conclut en disant qu’elle rêve encore souvent de Carmilla, que ce soit sous la forme de la très belle jeune femme qu’elle a connue ou sous celle du monstre qu’elle était en réalité…

Carmilla 04Carmilla la prédatrice dans Lords of Shadow

Bien que la lecture de la nouvelle ne laisse pas longtemps planer le doute sur la nature de Carmilla à l’heure actuelle – la connaissance des créatures suceuses de sang étant monnaie courante aujourd’hui – le personnage du titre n’en demeure pas moins intéressant car il est le prototype de la vampire lesbienne (voire de la femme fatale des romans policiers et films noirs au siècle suivant). En effet, Joseph Sheridan Le Fanu a joué des codes de la bienséance et des mœurs sexuelles strictes de son époque en écrivant Carmilla sans jamais parler explicitement de la sexualité de ses héroïnes mais l’attraction troublante entre les deux personnages est la dynamique évidente de la narration. C’est d’ailleurs grâce à cette nouvelle que le pouvoir sexuel du vampire fût créé, davantage que dans Dracula où le Comte est plus un prédateur qu’un funeste amant, établissant ainsi le lien aujourd’hui irréfutable entre le besoin sanguinaire de la créature de la nuit et son mal d’amour…

Carmilla se présente ainsi comme le portrait d’un monstre en défaut de vie et celui d’une victime succombant progressivement à la tentation d’une relation perverse que ses croyances interdisent, et Laura incarne par excellence la victime innocente mais consentante caractéristique de la littérature gothique. Le symbolisme des héroïnes ira d’ailleurs jusqu’à la couleur de leur chevelure respective, Carmilla étant brune comme la noirceur de la nuit et de son âme damnée et Laura d’une blondeur virginale aussi pure et attirante qu’une victime idéale et toute désignée pour une prédatrice assoiffée de sang comme la Comtesse de Karnstein.

Carmilla 05Carmilla la séductrice dans Lords of Shadow 2

Aussi, l’œuvre de Le Fanu sera adaptée librement à plusieurs reprises, notamment au cinéma dans les films d’horreur de la Hammer avec la trilogie Karnstein débutée par The Vampire Lovers en 1970, et il n’est pas étonnant qu’une licence comme Castlevania se soit également vite emparée de ses personnages ; non seulement parfaite en alliée du Comte Dracula d’abord sous la forme d’un simple masque dans Simon’s Quest dissimulant sa nature véritable et sa duplicité, Carmilla y est rarement présentée sans Laura qui en est soit la partenaire de combat en mal d’amour dans Rondo of Blood, volant des cœurs à Richter Belmont à son contact, soit la victime vampirisée à la psychologie plus complexe enviant d’abord la pureté de l’amour entre Gabriel et Marie puis en faisant du héros l’un de ses pairs avant qu’il ne devienne réellement Dracula dans Lords of Shadow.

Mais la personnalité troublante et la beauté sensuelle de Carmilla seront davantage travaillés dans Lords of Shadow 2 où la créature tentera le Prince des Ténèbres à ses dépends… En somme, les personnages de l’œuvre littéraire de Le Fanu siéent à merveille l’univers sombre et souvent torturé de Castlevania tout comme celles de Stoker ou de Shelley l’ont faite avant elles ; même sans évoquer une homosexualité refoulée ou affirmée, c’est en s’émancipant de leur condition de bosses clins d’œil ou faire-valoir de Dracula que Carmilla et Laura enrichissent la licence de Konami dans la trilogie Lords of Shadow en y ajoutant une dimension psychologique complexe loin du simple manichéisme rassurant de leurs premières incursions vidéoludiques. Et c’est bien là la preuve de leur pertinence et de leur pérennité !