Sorti en 1991 sur Game Boy en Europe (mais dès 1989 au Japon), Castlevania : The Adventure est le premier épisode exclusif de la licence sur une machine portable après les essais de Simon’s Quest sur jeu électronique Tiger un an plus tôt. Console monochrome conçue par Gunpei Yokoi (déjà papa des Game & Watch et à l’origine de jeux innovants comme Metroid), la petite dernière de Nintendo paie le prix de sa grande portabilité en sacrifiant de la puissance (rien que la couleur par exemple) par rapport à ses concurrentes – la Game Gear de Sega en tête – qui opteront pour des composants plus gourmands limitant du même coup la durée de vie des piles et autres batteries à utiliser. Aussi, on constate que les jeux développés sur Game Boy sont souvent assez pauvres graphiquement parlant, tout du moins les premiers, le temps que les programmeurs se fassent bien la main sur la machine. The Adventure faisant parti de l’une des premières salves de titres de la console (il est sorti à peine six mois après la Game Boy au Japon), on peut se demander si la licence ne perd pas en qualité du même coup…

castlevaniaADVOn prend les mêmes et on recommence ?

L’écran-titre ne s’embarrasse pas d’une quelconque mise en situation (invitant seulement à presser le bouton « start »), et ni la boîte ou la notice ne donnent un semblant de scénario, ne faisant que s’appuyer sur les deux épisodes sortis précédemment sur NES pour expliquer de quoi il s’agit : le héros (anonyme, laissant le joueur imaginer qu’il s’agit de Simon Belmont une fois de plus) doit parcourir quatre niveaux infestés d’ennemis et de pièges pour atteindre le Comte Dracula et le renvoyer dans son cercueil ! Les amateurs de Castlevania sur NES ne seront donc guère dépaysés et même tentés de penser qu’il s’agit de la version portable de l’épisode fondateur de la licence. Que nenni ! L’édition originale de The Adventure, appelée Dracula Densetsu (littéralement « La Légende de Dracula ») au Japon, ne laisse pas de doute sur l’identité du personnage principal : il ne s’agit pas de Simon mais de son ancêtre Christopher Belmont !

CTA Title screensDe gauche à droite, les écrans-titres de Dracula Densetsu (1989), Castlevania : The Adventure (1991), et son remake en couleur issu de la compilation Konami GB Collection Volume 1 (1999)

L’histoire se situe en 1576 (soit plus d’un siècle avant le premier Castlevania), le « nouveau » protagoniste doit ainsi accomplir son sacerdoce de chasseur de vampires en partant affronter Dracula et ses sbires. Ainsi, il faut bien avouer qu’en remplaçant son héros-phare par un autre, Konami a d’un côté pris le risque de perdre son public (d’où très probablement le flou volontaire des éditions occidentales de The Adventure sur ce point), alors que d’un autre l’éditeur justifie l’existence de cette première itération sur console portable de sa licence en enrichissant un peu plus son background par la même occasion. On pourrait penser que Konami voulait pourvoir la NES et la Game Boy chacune de leur Belmont respectif mais Dracula’s Curse et son Trevor viendront vite démentir cette théorie tandis que Legends et sa Sonia y mettront un terme définitif. Ceci dit, les traits de Christopher étant réduits sur Game Boy, le joueur n’y voit aucune différence avec le personnage auquel il est habitué depuis deux épisodes, d’autant plus que l’aïeul se joue de la même manière que Simon… Ou presque !

CTA Level 01 BWCourir, sauter, fouetter… Pas facile la vie de chasseur de vampires !

CTA Level 01 C 01Une forêt calme… Seulement en apparence !

CTA Level 01 C 02Pourtant, que la montagne est belle !

Peu importe donc qui le joueur contrôle, le dos de la boîte ainsi que le résumé de la notice mettent l’accent sur l’ambiance horrifique du jeu, poursuivant ainsi le chemin sombre entrepris par Simon’s Quest et s’éloignant un peu plus de l’aspect parodique de Castlevania sur NES. Christopher est seul et ne peut compter que sur lui-même pour parvenir au Comte et le défaire. Il faudra en fait une bonne dose de courage et de persévérance de la part du joueur pour y arriver ! The Adventure s’ouvre ainsi sur un cimetière lugubre, annonçant d’emblée la « couleur » du jeu. On prend vite ses marques comme sur NES, à ceci près que l’aventure portable limitera la licence à sa plus simple expression ; non pas que le héros se retrouvera dans son plus simple appareil tel le chevalier Arthur de Ghosts’n Goblins mais les décors sont bien pauvres, le type d’ennemis est limité, les items sont peu variés, et surtout les armes secondaires ne sont pas de la partie. D’ailleurs, on sera presque surpris de voir que les cœurs du jeu servent à redonner de la vie et non à augmenter son stock de munitions !

CTA Level 01 BossGobanz, le premier boss du jeu, n’est heureusement pas très difficile à vaincre avec un fouet digne de ce nom…

En d’autres termes, il faudra se battre au fouet, et rien qu’au fouet ! Comme dans le premier épisode sur NES dont le jeu s’inspire partiellement, l’arme principale (ici unique) est améliorable à deux reprises, d’abord pour devenir en fer multipliant sa force de frappe par deux et augmentant sa portée, puis en permettant au héros de lancer une mini-boule de feu à chaque coup. On notera au passage qu’il ne s’agit pas du légendaire Vampire Killer mais du Mystic Whip propre à Christopher, expliquant (ou justifiant) ainsi cette capacité ultime. Hélas, ces réjouissances sont vite ternies par la perte d’un pouvoir à la moindre blessure ! Ainsi le joueur prudent ne s’emballera pas trop vite à frapper à tout va en débordant de confiance, faute de quoi il passera la plus grande partie de son temps avec la forme basique du fouet, autrement dit une simple lanière de cuir, avec laquelle l’avancée sera forcément plus difficile…

CTA Level 02 BWLes Punaguchi en font voir de toutes les couleurs à Christopher… Les Zeldo aussi !

CTA Level 02 C 01Les cavernes du niveau 2 regorgent de cordes et de ponts…

Autre nouveauté dans la licence, les escaliers sont remplacés par des cordes ! Si on peut se réjouir de ce changement de prime abord – la montée ou descente de marches laissant Simon fort vulnérable sur NES – on constate bien vite que la lenteur de Christopher à les grimper fait également de lui une cible facile… Dur, dur d’être un Belmont ! Une fois le bout du cimetière atteint et le premier boss du jeu achevé sans trop forcer, le second niveau emmène le joueur dans de sombres cavernes peuplées de chauve-souris et surtout de Punaguchis – des créatures immobiles cracheuses de boules rebondissant sur les parois – probablement les ennemis les plus pénibles du jeu tant la trajectoire de leurs projectiles n’est pas toujours aisée à anticiper (sans tomber dans de l’aléatoire pur non plus bien heureusement). Bref, les choses sérieuses commencent avec ce deuxième niveau mais rien d’insurmontable ; même le boss – une succession de taupes sauteuses – est très simple à battre une fois ses patterns assimilés.

CTA Level 02 BossLe boss du niveau 2 : toute une famille de taupes sauteuses à décimer jusqu’à la dernière !

Par contre la structure du troisième niveau – dénommée à très juste titre « la tour de la mort » – en frustrera plus d’un et son ascension est certainement responsable de l’abandon de nombreux joueurs ! En effet, Christopher y risque sa vie en quasi-permanence, d’abord en raison du plafond infesté de piques létales qui tombe sur lui pour l’écraser (il ne trouvera son salut qu’en brisant les mécanismes de ce piège fatal), puis le héros devra grimper de corde en corde ou en plate-forme pour atteindre le sommet de la tour sans que le sol lui aussi infesté de piques ne le rattrape et ne le tue instantanément. Enfin, quand le joueur pense qu’il peut se reposer, il déchante vite en remarquant que le mur de droite semble en vouloir à sa vie lui aussi : toujours des piques au menu et une mort assurée à l’addition bien sûr ! Fort heureusement, une fois arrivé au bout, le boss (un homme chauve-souris) est facile à défaire, et en route pour l’ultime niveau, Castlevania…

CTA Level 03 BW 01Ne pas se faire écraser est le lot du niveau 3…

CTA Level 03 BW 02Grimper sans perdre de temps, ou c’est la mort assurée…

CTA Level 03 C 01Pas de repos pour les braves !

Si le château n’est pas aussi vaste que dans l’épisode fondateur sur NES, il n’en est pas moins dangereux et Christopher aura fort à faire à déjouer les pièges tendus et à vaincre la garde personnelle de Dracula ! En effet, si le niveau précédent fait vraiment la part belle à la plate-forme pure, le château mélange plus volontiers action et plate-forme sans laisser lui non plus beaucoup de répit… Et une fois parvenu au boss final, le joueur devra bien analyser ses patterns et savoir où se placer pour éviter ses coups et contre-attaquer efficacement, tout en gardant son sens de l’observation et ses réflexes en alerte pour la deuxième partie du combat et espérer en sortir vainqueur… La victoire a un prix !

CTA Level 03 BossCe n’est pas Batman mais le boss du niveau 3 !

Ainsi, malgré le faible nombre de niveaux à traverser (quatre pour rappel), le joueur va vite éprouver des difficultés à avancer. Certes la licence n’est guère permissive – à l’instar des autres jeux vidéo de l’époque qui compensaient leur faible longueur effective par des embûches corsées de sorte à augmenter leur durée de vie – mais force est de constater que le niveau de difficulté est vite relevé dans The Adventure ! Ceci dit il faut au moins reconnaître que celui-ci augmente par palier ou au fur et à mesure des levels franchis avant de blâmer Konami pour la qualité de son travail ; en fait, et c’est certainement le manque de maîtrise à programmer convenablement sur une nouvelle console à la puissance restreinte qui est en cause ici, le joueur se rend vite compte que les obstacles principaux à sa victoire finale sur Dracula sont la lenteur et la rigidité du héros (les quelques ralentissements provoqués par l’affichage de trop de sprites à l’écran étant le moindre des maux…). Il faut admettre que Simon n’est pas non plus un modèle du genre sur NES, mais Christopher semble plus tenir de la brique armée d’un fouet que d’un vaillant guerrier prêt à en découdre avec ses ennemis, ce qui est d’autant plus frappant en jouant sur grand écran via le Super Game Boy !

CTA Level 04 BWLa demeure de Dracula n’est pas la même que sur NES mais reste toujours aussi dangereuse !

CTA Level 04 C 01« Comte Dracu’, où es-tu ? »

Pourtant, une fois ces faiblesses prises en compte, on constate que The Adventure requiert « simplement » une grande précision et une mémoire pavlovienne de la part du joueur pour avancer petit à petit ; le faux-pas est souvent fatal mais le jeu n’est pas très évolué côté patterns, aussi il suffit de connaître le chemin et ses embûches par cœur pour en sortir vainqueur, bien que l’on ne soit jamais à l’abri d’une mauvaise manipulation. Ainsi, le joueur fair-play admettra volontiers que l’erreur qui lui a coûté une vie vient de ses propres défaillances et non de celles du jeu car le déroulement de celui-ci est archi-prévisible du début à la fin. C’est pourquoi on s’acharnera sur tel ou tel passage en y analysant la marche à suivre jusqu’à être suffisamment à l’aise pour le franchir sans encombre au lieu de s’obstiner à maudire le jeu et la rigidité du personnage, bien qu’il faille reconnaître que le travail des programmeurs n’est ici pas à la hauteur de celui des épisodes sur NES…

CTA Level 04 BossNon content de seulement de disparaître et de réapparaître comme sur NES, Dracula s’amuse également à changer de plate-forme sur Game Boy…

Ainsi, ce n’est pas la simplicité lacunaire de sa programmation qui fait de The Adventure un mauvais jeu ou un mauvais Castlevania mais elle en fait indubitablement un titre (très) exigeant ne tolérant pas ou peu les erreurs du joueur. Cependant, quand on en vient à bout une première fois, l’aventure de Christopher apparaît beaucoup plus facile et sans surprise (mais non sans saveur !), chaque ennemi, chaque saut aussi millimétré qu’il soit apparaît là où on l’attend ; de ce fait chaque recoin des niveaux n’a vite plus de secret (il existe d’ailleurs une zone cachée par stage où l’on peut faire le plein d’items précieux, au minimum une vie supplémentaire, un cœur remontant l’énergie à fond et un cristal augmentant la force du Mystic Whip) tellement le joueur en a bavé et a vu mourir Christopher à de si nombreuses reprises ; finalement, la rusticité du jeu a du bon et permet de transformer un défaut (la difficulté élevée) en une qualité (l’anticipation outrancière des pièges) ; rien n’est impossible dans The Adventure et ce qui apparaît comme un exploit insurmontable à accomplir de prime abord ne doit rien au talent mais seulement à l’observation minutieuse des lieux et du comportement des ennemis, ni plus ni moins !

CTA InstructionsLa notice annonce la couleur !

A vrai dire, autant une telle rigidité de gameplay peut sembler très rebutante aujourd’hui, autant c’est elle paradoxalement qui révèle le caractère profond de ce premier épisode sur Game Boy et en donne tout son sel, car sans ses défauts de programmation, The Adventure serait très probablement un épisode oublié aujourd’hui ou considéré comme trop dénudé ou simpliste dans sa forme… D’ailleurs, la notice invite initialement le joueur à prendre pleinement possession des lieux pour s’y sentir à l’aise et s’en sortir, ce que celui-ci fait donc à travers son héros en prenant le temps de ne pas succomber à la peur (de l’échec) et à la frustration en apprenant de ses erreurs et du rythme du jeu !

En somme, sous des abords rugueux, cette première aventure  sur console portable trouve toute sa place dans la chronologie séculaire de Castlevania à laquelle Christopher apporte sa singulière identité en n’étant justement pas un banal avatar de Simon et en venant avec ses propres thèmes musicaux (on retiendra particulièrement Battle of the Holy au passage). Les hauts faits de l’ancêtre n’ont rien à envier à ceux de son descendant, et à ce titre la lignée des Belmont prouve fort bien sa valeur et sa pertinence à faire face au Prince des Ténèbres quasi-immortel, lequel s’échappe des ruines de son château à l’issue du générique de fin… Si ça ce n’est pas de bon augure pour l’avenir, et tout particulièrement pour la suite de The Adventure, à savoir Belmont’s Revenge !

CTA Ending Comme une sensation de déjà-vu…