Héroïne de Castlevania : Legends sorti sur Game Boy en 1997 au Japon, Sonia Belmont était prévue pour être à l’origine du célèbre clan de chasseurs de vampires avant que son histoire ne soit reléguée à une chronologie alternative quand Koji Igarashi fût nommé à la tête de la licence en 2001 et réarrangea la ligne temporelle officielle, deux années précédant la parution de Lament of Innocence sur Playstation 2 – épisode voulu par le producteur pour constituer le réel début narratif de la franchise. Non seulement reniée (de force) de sa propre filiation, la belle semble même maudite car l’autre volet où elle était censée apparaître – à savoir Resurrection sur Dreamcast – a tout simplement été annulé avant le terme de son développement !

Sonia est jeune mais intrépide !

Pourtant, force est de constater que les imbroglios liés à ce personnage ne datent pas de la seule volonté d’IGA. En effet, dès son apparition dans le volume 3 de Konami Magazine (juillet 1997), l’action de Legends est située en 1400 mais le numéro suivant (septembre 1997) rectifie le tir en officialisant la naissance de Dracula en 1431 et l’année de cet ultime épisode sur Game Boy en 1450. Ceci étant, ce n’est pas parce Sonia Belmont n’apparaît que dans un seul épisode de la licence considéré aujourd’hui comme non canonique et de surcroît mal aimé des fans qu’elle n’est pas un personnage digne d’intérêt, bien au contraire même !

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La belle semble à la fois tendre et redoutable !

En fait, sans que cela ne soit jamais explicitement dit nulle part, Sonia semble être le parfait opposé du Prince des Ténèbres : tous les deux sensiblement nés à la même période (l’homme qui est devenu Dracula en 1431, elle en 1433 en suivant son âge au moment de Legends), le Comte « entre en possession d’un pouvoir diabolique » tandis que la « petite fille […] possédait des pouvoirs magiques qu’elle devait réserver à une grande cause et non pas utiliser pour elle-même » comme l’indique la notice européenne ; au moment de Legends, Dracula est déjà un vieil homme ayant volontairement perdu son humanité en devenant un être immortel rongé par des desseins égoïstes alors que Sonia est une jeune femme de dix-sept ans qui s’en va combattre pour le salut de ses congénères.

Ainsi représentés, ces deux antagonistes forment bien le yin et le yang de la série développés depuis Rondo of Blood sur PC-Engine, c’est-à-dire qu’ils ont des attributs aussi opposés que complémentaires : Bien/Mal, femme/homme, jeunesse/vieillesse, vie/mort, humain/monstre, etc. En d’autres termes, chacune de ces qualités les distingue l’un de l’autre pour en faire des archétypes, ce qui les lie indubitablement par la même occasion : c’est en les comparant qu’on parvient à les définir ; d’une certaine manière, la raison d’être de l’un, c’est l’autre !

Mais pour se concentrer uniquement sur Sonia et aller plus loin dans l’analyse, le manuel européen explique que c’est « son grand-père qui lui [a] enseigné l’usage du fouet mais [que] dès son plus jeune âge elle avait acquis le don de sentir la présence de créatures physiques ou spirituelles que le commun des mortels de peut percevoir ». Sa capacité à se servir d’armes spirituelles dans Legends fait ainsi sens et celle de devenir invincible, plus forte et plus agile temporairement en déclenchant le mode « incendie » découle probablement lui aussi de ce pouvoir de perception surhumain.

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Sonia ira t-elle jusqu’au bout de sa destinée ?

Quant à la notice japonaise, elle étoffe le background de la belle en lui octroyant une noble ascendance et en mentionnant que c’est l’assassinat de son aïeul des griffes de créatures démoniaques à la solde de Dracula dans le manoir familial qui poussera réellement la jeune femme à saisir le fouet des Belmont pour aller combattre les forces du Mal à Castlevania. Si dans un autre registre la ressemblance avec un certain Peter Parker choisissant de devenir Spiderman à la mort de son oncle Ben vient vite en tête, on n’oubliera pas qu’une telle situation est bien souvent le postulat de base de bien des histoires, un peu comme en littérature dans les Bildungsromane (ou romans d’apprentissage), sorte de rite de passage à l’âge adulte via le deuil d’un parent pour le héros en devenir avant la rencontre avec sa Némésis et l’accomplissement de son destin, l’ancienne génération s’éteignant en quelque sorte pour donner le flambeau à la nouvelle – héritage symbolisé par le fouet ici, la forme physique duquel établit un lien fort et invisible entre les membres de la famille Belmont.

Ceci dit, sans pour autant contredire la transmission des valeurs héroïques stipulés ci-dessus, la notice européenne mentionne que le destin de la belle bascule lorsqu’une nuit elle fait la rencontre du « jeune et énigmatique Alucard qui était à la recherche de son père disparu depuis quelque temps » alors que les dialogues in-game (à la fin du niveau 4) laissent à penser que la relation entre Sonia et le dhampire semble moins platonique qu’elle pourrait l’être à-priori en faisant cause commune contre les sombres desseins de Dracula. Au passage, on imagine aisément que c’est bien parce qu’Alucard ne peut totalement se résoudre à aller tuer son propre père qu’il perd son combat contre sa dulcinée et la laisse accomplir son destin, avouant même à cette occasion que c’est lui qui a appris une leçon ici en pensant que c’était sa seule responsabilité d’empêcher son père de nuire au monde.

Ainsi, au lieu de voir uniquement une verticalité généalogique excluant une quelconque alliance contre-nature entre les représentants du Bien et du Mal, la création d’un lien horizontal entre les membres de la nouvelle génération (Sonia et Alucard) semble amener ces derniers à enterrer ceux de la précédente (Dracula en tête) pour y trouver leur rôle à jouer et leur place en ce monde ; c’est d’ailleurs dans cette théorie qu’on trouve la teneur de l’intrigue de Legends ! Il s’agit encore une fois d’un cycle bouddhiste de vie/mort/renaissance, une boucle perpétuelle et immuable que chaque être doit accepter pour pouvoir prendre son destin en main et ne pas ressasser le passé, prise de conscience qui est fatale à Dracula comme Sonia le lui explique à l’issue de leur confrontation :

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L’épilogue de Castlevania : Legends !

« Pauvre homme.

Il doit être difficile de comprendre pourquoi toi, qui possède la vie éternelle, est sur le point de périr.

Les humains n’ont qu’une brève existence par rapport à la tienne, mais c’est dans ce court laps de temps que nous sommes capables d’aimer et de vivre pour quelqu’un d’autre.

Il doit y avoir eu un moment où toi aussi tu chérissais les liens avec ceux que tu aimais. Nous humains ne sommes pas aussi stupides d’abandonner tout cela en échange du pouvoir que tu as reçu.

Il n’y a pas de place en ce monde pour les êtres comme toi.

Tu étais déjà vaincu quand tu as accepté le pouvoir des ténèbres. »

Par ces propos, Sonia démontre parfaitement sa totale compréhension du rôle qu’elle a à jouer dans l’accomplissement du Destin dont elle n’est qu’un rouage ; au lieu de se borner comme Dracula à vouloir jouir à tout prix d’une existence éternelle, l’héroïne a accepté le caractère éphémère et précieux de la sienne et peut ainsi profiter du temps présent et des gens qui l’entourent.

En d’autres termes, la verticalité et l’horizontalité de l’existence ne s’opposent pas mais se complètent ; Sonia perpétuera sa vie à travers sa descendance et est ainsi libre d’apprécier le temps qui lui est accordé à sa juste valeur, alors qu’en tirant son pouvoir des vœux insatiables des hommes Dracula ne pourra pas être maître de son destin, car tel un parasite il (sur)vit aux dépends des autres au lieu de vivre en harmonie avec eux – ce qu’il ne parvient pas à réellement comprendre, et c’est bien là la plus grosse erreur qu’il commet comme le lui affirme Sonia avant leur combat :

« Les gens doivent accomplir leurs rêves avec leurs propres moyens. Tu as été consumé par le pouvoir du Mal. Tu n’as plus la force de déterminer ta propre destinée. »

Plus tard, avant que le Prince des Ténèbres ne disparaisse en promettant de revenir, elle renouvelle son serment à embrasser son rôle jusqu’au bout :

« Quand cela arrivera, quelqu’un se dressera devant toi pour prendre ma place. Si c’est mon destin d’être à nouveau chasseur de vampires, je serai prête ! Non, j’accepterai cette destinée avec joie. »

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Sonia telle qu’elle aurait dû apparaître sur Dreamcast !

Ces paroles sèment déjà les graines de l’ultime révélation de Legends, dans l’épilogue où Sonia donne naissance à un enfant (très probablement Trevor même s’il n’est pas prénommé) dont on imagine aisément qu’Alucard en est le père, un futur chasseur de vampires qui devra poursuivre l’œuvre de ses parents en brandissant le fouet familial pour aller combattre à son tour Dracula. On comprend également mieux qu’une autre partie de l’héritage de la belle soit le legs des cinq armes secondaires traditionnelles des Belmont que sont la hache, la dague, la montre, la croix-boomerang et l’eau bénite, artefacts inutilisables collectés au fur et à mesure de Legends qui servent à découvrir l’épilogue du jeu mais qui seront d’une grande aide pour ses descendants en sus du fouet familial.

Ironiquement, cette même citation de la fin de Legends suggère que Sonia était amenée à avoir un rôle principal dans le scénario avorté de Resurrection, épisode dans lequel elle aurait été ressuscitée par une force inconnue en 1666 pour faire équipe avec son descendant Victor Belmont contre les forces du Mal. Mais c’est bien un aspect du personnage qui restera hélas certainement mystérieux en raison de l’annulation de l’épisode Dreamcast et au vu du peu d’informations circulant à son sujet… En définitive, Sonia représente parfaitement la femme forte et déterminée qui aurait dû rester à l’origine du clan Belmont, supposée mère de Trevor et compagne (éphémère) d’Alucard, car elle dispose in fine de toutes les qualités pour incarner les solides fondations d’une famille ancestrale de chasseurs de vampires. Hélas, on ne lui aura pas laissé l’opportunité de révéler son plein potentiel…